le 11 avril 2017

Secrétaire national de la CFDT, Hervé Garnier est très en pointe sur des sujets opérationnels touchant directement à la QVT, comme le compte pénibilité ou le droit à la déconnexion. Il nous livre aujourd’hui un point de vue plus large sur la transformation du travail liée à la révolution numérique, et le rôle majeur que pourrait jouer la QVT dans l’évolution de notre société.

La qualité de vie au travail, ou QVT, est devenue un sujet très en pointe. Quelle place ce sujet tient-il aujourd’hui dans le dialogue entre les partenaires sociaux ?

En 2013, un premier accord interprofessionnel, devant se décliner dans les branches, a amené le sujet de la QVT dans les entreprises avec l’obligation de négocier. Mais nous n’en sommes qu’aux prémices.

En effet, la démarche QVT représente une rupture avec ce qui se faisait en matière de négociation en entreprise. En caricaturant un peu, dès qu’un sujet dans l’actualité se présentait, par exemple l’emploi des jeunes, il y avait un accord, une loi et une obligation. C’est différent avec la QVT, car c’est une démarche systémique qui bouleverse les habitudes existantes en termes de négociation, mais aussi de travail. Il faut que nos représentants, employeurs comme salariés, s’approprient cette démarche.

On constate, en tout cas, que la QVT est en train de s’inviter progressivement dans le discours du dialogue social. Je pense qu’elle est appelée à devenir demain l’épicentre de la négociation autour des questions de travail, de santé au travail, et naturellement de bien-être au travail dans l’entreprise.

C’est un vrai changement de paradigme ?

Absolument. La QVT se situe au croisement de plusieurs enjeux. Il en est un essentiel, l’évolution importante et rapide du travail avec le numérique. Certes, le numérique n’est pas la première révolution dans le monde du travail : nous avons par exemple vécu la baisse du travail industriel et, parallèlement, l’explosion des services. Mais il constitue la plus importante révolution des dernières décennies, parce qu’il interroge complètement l’architecture des relations au travail, et ce qu’est le travail en lui-même.

La QVT a ceci d’intéressant qu’elle part de la réalité des gens, de ce qu’ils vivent au quotidien, mais permet également d’expérimenter. La révolution numérique pose en effet de nombreuses questions dont personne ne détient encore les réponses : on le voit avec des sujets comme le télétravail ou le droit à la déconnexion. On se rend bien compte qu’il y a de nouvelles règles à mettre en place, de nouvelles protections à trouver. Mais nous regardons aujourd’hui ce nouveau monde avec les lunettes de l’ancien. La QVT permet de tâtonner, d’expérimenter, et son grand défi me semble être d’accompagner ces évolutions rapides et constantes.

En ce qui concerne le dialogue social, les relations sociales se sont souvent construites, en France, sur un rapport de force. La QVT peut être un outil intéressant de l’évolution du dialogue social parce qu’il repose sur la confiance, la durée, l’engagement des acteurs.

Cette notion de confiance implique de donner la parole aux salariés : c’est d’ailleurs ce que proposent les solutions de QVT à travers la mise en place d’audits…

La QVT, quand nous la promouvons dans l’entreprise, suppose en effet de poser un diagnostic, puis de le faire partager, et d’en tirer les conséquences. Cela représente aussi une évolution pour les acteurs du dialogue social. Il ne s’agit pas de signer un accord mais d’entrer dans cette démarche systémique que j’évoquais, et le système est long à se mettre en place. Je crois que la QVT offre une belle opportunité de reposer la question du travail en entreprise, puisqu’elle en augmente la performance.

Ce sont les conclusions de nombreuses études, dont celle de Terra Nova…

Effectivement. Hélas, bien que ce soit quasiment une évidence, il est difficile de prouver l’incidence positive de la QVT sur la performance avec des indicateurs économiques. La grande enquête que nous venons de conduire montre que les salariés aiment leur travail. Les problèmes arrivent quand ils n’y trouvent plus ni sens ni reconnaissance. Les répondants de notre enquête disant n’être pas bien dans leur travail son 4 fois plus nombreux à se plaindre de problèmes de santé liés à leur travail, et 7 fois plus nombreux à prendre des médicaments à cause de celui-ci. On voit donc bien la relation entre QVT et performance de l’entreprise, qui se répercute aussi sur la société, la santé, et même le vivre ensemble.

La baisse de l’absentéisme est, elle, un indicateur probant…

C’est vrai. Mais globalement, l’entreprise est encore trop perçue uniquement par le prisme financier. De ce fait, on ne sait pas réellement mesurer aujourd’hui la différence de performance entre un salarié bien dans son travail et un qui ne l’est pas, le travail continuant d’être perçu comme un coût plutôt que comme une richesse. Cela fait partie des choses que la QVT peut aider à faire bouger.

La QVT irrigue des sujets cruciaux pour l’entreprise, comme l’organisation du travail.

Oui, et c’est logique. Une démarche QVT, en donnant la parole aux salariés, permet de faire progresser l’organisation : qui parle le mieux de son travail, sinon celui qui l’effectue ?

Le sujet de la QVT n’est pas vraiment porté par les candidats de la campagne présidentielle. Qu’en pensez-vous ?

Le travail n’est que rarement dans le radar des politiques. C’est bien pour cela que nous avons effectué cette grande enquête « Parlons travail ». Lorsque les politiques parlent du travail, c’est souvent à travers des débats interminables, par exemple sur le sujet des 35 heures. Or la question du travail ne se pose pas aujourd’hui en termes de durée horaire hebdomadaire ! Idem lorsqu’on parle de télétravail ou d’articulation des temps : à l’ère du numérique, la question du temps reste jugée sous l’angle du temps de travail car c’est l’architecture du code du travail. Porter la question du travail dans le débat public est essentiel aujourd’hui, surtout dans une société qui ne se porte pas très bien. La place du travail est très importante dans la société française, et une personne qui se sent bien dans son travail se sent bien dans la société.

Pensez-vous que les politiques ramènent trop souvent la question du travail à celle de l’emploi ?

Il est vrai que beaucoup de ministres du travail n’ont jamais parlé de travail mais uniquement d’emploi. Il ne faut pas opposer l’un et l’autre. Dans un pays affligé d’un taux de chômage élevé, l’emploi est bien sûr un sujet prioritaire, mais ce n’est pas une raison pour ne pas parler de travail. Le « mal-travail » a, lui aussi, un coût pour la société. Nous ne partageons pas l’idée à la CFDT que la fin du travail est pour demain. Toute innovation détruit des emplois et en crée d’autres. La question du numérique est de savoir s’il va créer plus ou moins d’emplois qu’avant : nous pensons qu’il va surtout en modifier beaucoup.

Il est certain que si l’on reste dans une logique uniquement économique, la révolution numérique et la robotisation détruisent plus d’emploi qu’elles n’en créent. C’est le risque si on considère que le travail est toujours une charge. Il y a actuellement un débat sur la fin des caissières dans les supermarchés : or les consommateurs ont envie d’humain, de personnes dans les rayons pour les conseiller. Il y a des choix de société à faire : quelle société voulons-nous ? La vraie question n’est pas le numérique, mais ce que l’on en fait.

La question des risques psychosociaux, dont l’expression extrême et symbolique est le burn-out, vous semble-t-elle liée au numérique ?

Le numérique, avec les smartphones et autres tablettes, a créé une sorte d’urgence de l’information et de la communication. Avec le droit à la déconnexion, des entreprises déclarent avoir coupé les emails le week-end, sauf que le lundi matin des dizaines de mails sont envoyés à 8h, ce qui en passant désorganise complètement l’entreprise.

Au-delà des risques psychosociaux, le numérique peut apporter le meilleur comme le pire. L’utiliser pour éliminer les tâches les plus pénibles, fort bien ; pour faire disparaître les emplois, cela interroge ! Nous ne sommes pas encore positionnés sur la question du revenu universel, dont nous débattons actuellement. Mais nous pensons que ce sujet s’oriente trop sur l’idée de disparition du travail, alors que celui-ci est essentiel : il nous structure, donne du sens à nos vies en nous faisant nous sentir utiles. Quel serait le visage d’une société où les gens se sentent inutiles ?

Face à ces questions majeures, je crois que la QVT peut représenter un bon moyen d’accompagner, d’éclairer, et je l’espère d’orienter toutes ces évolutions liées aux progrès technologiques que nous sommes en train de vivre.

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