le 14 décembre 2016

Soigner la QVT de ceux qui nous soignent, tel est en substance l’objectif du plan présenté le 5 décembre par la ministre Marisol Touraine. Face à l’inquiétante aggravation du malaise hospitalier, la démarche paraît louable, mais il y a souvent un delta important entre l’intention et les effets. Pour éviter cette dérive, ne pas se tromper de diagnostic est essentiel. La chasse aux économies est-elle vraiment seule en cause dans les mauvaises conditions de travail à l’hôpital ?

La montée du malaise hospitalier

Il y a un an, le suicide d’un cardiologue de l’hôpital George Pompidou avait retenti comme un signal d’alarme. La fièvre du secteur médical, notamment dans les hôpitaux, a grimpé de quelques degrés cet été avec le suicide de plusieurs soignants, dont cinq infirmiers. Contextes de restructurations mal vécus, dégradations constantes des conditions de travail, absence d’écoute de la direction, harcèlement moral dans certains cas : autant de raisons qui ont été évoquées, que ce soit par les proches des victimes ou les organisations professionnelles et syndicales. Certaines d’entre elles ont pointé le manque de moyens et l’absence de dispositif d’écoute psychologique dans un secteur où il semble coutumier d’endurer en silence.

Début novembre, une grève d’une rare ampleur a témoigné de l’urgence qu’il y avait, pour les pouvoirs publics, à sortir de l’inertie. C’est ce qu’a finalement fait Marisol Touraine en annonçant, le 5 décembre dernier, la mise en place d’un certain nombre de mesures.

Les mesures du plan Touraine

« Nous devons faire de la qualité de vie au travail des professionnels de santé une priorité politique, portée au plus haut niveau », a déclaré Marisol Touraine à un ensemble de représentants syndicaux, d’ordres professionnels et de fédérations hospitalières. La ministre a annoncé le déblocage de 30 millions d’euros pour mettre en place, sur trois ans, des services de santé au travail. Chaque Groupement hospitalier de territoire (GHT) se verra ainsi pourvu de psychologues, de conseillers en prévention des risques professionnels et d’assistants sociaux. On retiendra parmi les autres mesures marquantes du plan :

– la création d’un observatoire national de la qualité de vie au travail et des risques psychosociaux, chargé de proposer des orientations stratégiques ;

– la distribution d’un guide des risques psychosociaux au personnel ;

– une charte de l’accompagnement des professionnels lors de restructurations dans chaque établissement ;

– des entretiens individuels annuels, systématisés pour les paramédicaux et instaurés pour les médecins, afin de faire le point sur leur vécu professionnel, leur parcours et leur carrière.

Certaines organisations syndicales se sont d’emblée montrées mitigées, telle la Coordination nationale infirmière (CNI). Si sa présidente, Nathalie Depoire, relève « des éléments pertinents », elle est dubitative sur la faisabilité du plan : « Où sont les financements ? Les instances de dialogues annoncées existaient déjà auparavant. Elles ont été supprimées pour des raisons budgétaires. C’est la même chose pour la médecine du travail ou la formation des cadres ».

D’autres, conscients que Marisol Touraine ne pouvait engager de réformes trop profondes à cinq mois de l’élection présidentielle, ont mieux accueilli le plan de la ministre. Pour Max-André Doppia, médecin urgentiste à la tête de l’intersyndicale Avenir Hospitalier, celui-ci « enclenche une dynamique qui n’existait pas » et va ouvrir «  un réel espace de dialogue, en dehors des liens hiérarchiques, à travers lequel les professionnels vont pouvoir faire remonter leurs revendications ».

La QVT, grande absente du management à l’hôpital ?

Les aspects financiers et budgétaires sont bien évidemment indissociables de la détérioration des conditions de travail et du médiocre niveau de QVT des personnels hospitaliers. La QVT n’est cependant pas, redisons-le, qu’une question d’argent. Après la vague de suicide de l’été, la CGT Santé, premier syndicat à l’hôpital, avait réagi dans un communiqué en pointant qu’ « aucune mesure concrète n’est appliquée à ce jour pour prévenir toutes les violences faites aux agents sur leur lieu de travail et pour lutter contre le harcèlement moral ».

Harcèlement moral ? On entre là dans une toute autre dimension. Que les conditions de travail soient difficiles, les horaires trop lourds et les cadences trop intensives dans un secteur hospitalier en quête d’économies est une chose ; que le harcèlement y soit répandu, ce que tendent à montrer les témoignages de nombreux personnels hospitaliers incluant aussi des médecins, en est une autre.

La QVT est un sujet complexe parce qu’il touche à un grand nombre d’éléments, dont l’organisation du travail et le mode de management font évidemment partie. Le mode hiérarchique purement vertical, caractérisé par la concentration du pouvoir entre les mains d’un chef de service tout puissant, est l’un des premiers freins au développement d’une QVT satisfaisante. Pour avoir une chance de s’épanouir, la QVT doit être un objectif porté et partagé par la Direction et la hiérarchie de toute l’organisation. Un train de mesures émanant d’un ministère peut sans doute apporter des améliorations, mais peut-il changer certaines mentalités enracinées depuis trop longtemps dans une vision obsolète des rapports hiérarchiques ?

Le monde de la santé, et notamment le secteur hospitalier, doit procéder à un vrai changement de logiciel et commencer à considérer la QVT comme ce qu’elle est : un moteur de performance pour son avenir, dont les effets seront aussi bénéfiques pour les professionnels que pour les patients soignés par eux.

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