le 10 mars 2017

D’abord promue, en France, comme un outil de résorption du chômage, la réduction du temps de travail n’a pas donné de résultats probants dans ce domaine. Si l’on parle aujourd’hui à nouveau de réduire le temps de travail, c’est dans une tout autre optique : l’amélioration de la santé des salariés. Un temps de travail réduit est-il forcément un facteur d’amélioration de celle-ci, et plus largement de la QVT dans son ensemble ? De récentes expérimentations conduites en Suède incitent à se pencher sur la question.

La Suède, précurseur de la semaine de 30 heures

Comme souvent lorsqu’il s’agit d’expérimenter de grandes réformes sociales ou sociétales, la Suède tient un rôle de précurseur, depuis une vingtaine années, sur le sujet de la réduction du temps de travail. Constatant une augmentation des arrêts maladie de 71% pour les femmes et de 63% pour les hommes entre 2010 et 2015, arrêts causés en partie par le stress au travail, plusieurs entreprises et municipalités suédoises ont décidé de tester la semaine de 30 heures hebdomadaires sur une période de deux ans.

La ville de Göteborg a fait partie des municipalités laboratoires. Son maire adjoint a ainsi demandé aux employés municipaux du secteur de la santé, sur la base du volontariat, de se scinder en deux groupes, l’un travaillant 6 heures par jour et l’autre 8, à salaire égal. L’objectif de l’expérience, qui a pris fin le 31 décembre dernier avec un retour aux 40 heures pour tous, était de comparer la productivité respective et le bien-être des salariés des deux groupes. Salué aussi bien par le personnel que par la direction des entreprises concernées, le passage aux 30 heures a généré des retours très positifs de la part des salariés en termes de QVT. Ces derniers se sont déclarés à la fois plus efficaces durant leur travail et plus épanouis dans leur vie privée. Selon le maire adjoint de Göteborg, « l’environnement du travail s’est amélioré, tout comme la santé des employés et  la qualité des soins portés aux usagers. »

Le ratio coût/gain au cœur du débat

Le coût de la mesure est cependant pointé du doigt par l’opposition conservatrice suédoise. À titre d’exemple, la création de 17 emplois à temps plein pour compenser les heures perdues dans une maison de retraite de Göteborg a généré une dépense de 6,6 millions de couronnes (700 000 euros). Certes, les indemnités chômage à ne pas verser, la baisse de l’absentéisme et l’amélioration de la productivité réduisent sensiblement la facture, mais les coûts semblent trop élevés pour une majorité d’économistes. « Il n’y a pas d’argent pour financer une telle réforme. L’exemple des 35 heures en France montre qu’il est difficile de travailler moins en restant compétitif dans la mondialisation », affirme ainsi l’économiste Klas Eklund.

Également économiste et ancien délégué général à l’emploi et à la formation professionnelle, Bertrand Martinot s’oppose clairement à la semaine de 30 heures telle qu’expérimentée en Suède. Cependant, il est intéressant de noter que ses arguments ne sont pas qu’économiques, mais challengent la portée de la mesure en termes de QVT : « Pour ce qui est la santé et des conditions de travail, d’autres facteurs sont plus importants que de savoir si l’on travaille 35 ou 39 heures ! Les risques se sont souvent déportés du nombre d’heures de travail vers l’intensité du travail, le stress, le mauvais management, la pression du client, le risque de perte d’emploi… Les questions d’organisation du travail et de management sont cruciales dans une économie tertiaire. »

Intensité du travail et gestion des temps

De fait, si la durée du temps de travail a une incidence forte sur le quotidien de tout salarié, force est de constater que les conditions d’exercice du travail sont au moins aussi déterminantes.

Phénomène en forte hausse, l’intensification du travail attire de plus en plus l’attention des médecins du travail et des partenaires sociaux.  Une intensification bien réelle selon un rapport de la DARES paru en juillet 2014, qui pointe le fort accroissement des changements organisationnels et des contraintes de rythme de travail entre 2005 et 2013, dans le public comme dans le privé. Selon de nombreux experts, l’explosion du nombre de burn-out, qui affecteraient en France plusieurs dizaines de milliers de personnes, serait directement liée à l’intensification du travail. Dans ces conditions, diminuer le temps de travail peut effectivement sembler une mesure susceptible de protéger le salarié, mais ne traite pas le fond du problème, à savoir le stress et la pression générés par un travail et des cadences trop intenses.

Aborder la question du temps de travail sous le seul angle de sa réduction est donc… réducteur ! La notion de gestion des temps, en revanche, mérite d’être prise au sérieux pour une amélioration réelle de la QVT. Elle ne peut l’être qu’à travers une véritable démarche managériale.

Une meilleure conciliation des temps, c’est ce qu’a voulu Anne-Sophie Panseri, Présidente du réseau Femmes Chefs d’entreprise de France et dirigeante de la société Maviflex, spécialisée dans la fabrication de portes automatiques. Son objectif de départ était de permettre aux femmes d’évoluer à armes égales avec les hommes de l’entreprise, d’où la mise en place d’un certain nombre de mesures :

– départ à 18h30 pour tous les collaborateurs, quel que soit leur sexe et leur statut ;

– « contrat parental » permettant d’adapter les horaires, sans les réduire, à certaines contraintes liées à la vie familiale (garde d’enfant…) ;

– flexibilité horaire en cas d’imprévu.

 

Très vite, il est apparu que les mesures séduisaient autant les hommes que les femmes de l’entreprise. La « flexibilité horaire en cas d’imprévu », autrement dit possibilité de faire face à une urgence sans devoir justifier de son retard, représente un excellent exemple de ce qu’une gestion des temps orientée QVT peut apporter à l’entreprise : les collaborateurs ont gagné en sérénité et l’entreprise a pu limiter les arrêts de courte durée qui impactent le travail et stressent les équipes. Maviflex a ainsi économisé 170 jours d’absence de courte durée en 2013. Une meilleure gestion des temps de travail, un levier plus efficace pour concilier QVT et performance qu’une réduction figée des horaires hebdomadaires ? Aux dirigeants et partenaires sociaux d’y réfléchir…

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